Pêches de thons et captures accidentelles de cétacés; ou en est-on ?(1994)
Crise de la filière pêche, guerre de l'anchois, quotas, produits d'importation, autant de dossiers sensibles pour lesquels mieux vaut manier le verbe avec la plus grande prudence.
Un risque que nous prenons pour revenir sur les captures accidentelles provoquées par la pêche au thon pour laquelle deux méthodes s'opposent : la pêche traditionnelle et la pêche aux filets maillants.
La Communauté européenne est opposée à l'usage des filets maillants. Leur utilisation entraîne la capture d'autres espèces de poissons : espadons, requins, dauphins, etc. L'image symbolique de ces derniers étant tellement ancrée dans nos esprits, qu'un véritable tollé s'est élevé contre cette forme de pêche. S' il est vrai que des dauphins sont parfois malheureusement capturés par les filets maillants, ces prises ne sont pas aussi nombreuses que l'on pense. De plus, les pêcheurs tentent généralement de leur éviter le moindre traumatisme afin de pouvoir leur rendre leur liberté sans trop de dégâts. Il est toutefois regrettable que tous n'en réchappent pas.
Dans le Pacifique, par exemple, ce sont plusieurs milliers de dauphins qui sont capturés pour rien. Mais le Pacifique, c'est loin, et on en parle moins (1). Ce n'est bien sûr pas une raison pour fermer les yeux sur les prises de dauphins en Atlantique. Pas question de nous retrancher derrière cet état de fait pour tenter de rallier qui que ce soit à une cause dont les enjeux et les problèmes soulevés sont davantage d'ordre économique qu'écologique, voire que psychologique.
Evolution des techniques de pêche
Le problème doit donc se poser en termes économiques, mais aussi socio-culturel. Il oppose, on le sait, les pêcheurs espagnols aux pêcheurs français. Pour le thon blanc, c'est-à-dire le germon, les Français ont délaissé la pêche "traditionnelle" à la canne et à la ligne traînante, dans un but de survie socio-économique. Les équipages ne sont composés que de six ou sept pêcheurs. Les Espagnols, quant à eux, en sont restés à la pêche traditionnelle et ne sont pas moins d'une quinzaine par équipage. C'est une différence fondamentale dans l'évolution des techniques de pêche qui est aujourd'hui à la base des multiples frictions entre les deux communautés. On estime que la pêche au thon blanc se serait éteinte en France si elle avait dû y perdurer de façon traditionnelle, notamment en regard des actuelles normes économiques européennes. Les Espagnols vont-ils eux aussi s'orienter petit à petit vers cette nouvelle forme de pêche ? Envisagent-ils de réduire de moitié leurs équipages alors que le taux de chômage est déjà préoccupant ? Culturellement, la pêche est pour eux d'une importance considérable. S'ils ont raison de souligner les dégâts du filet maillant dérivant parmi les cétacés, il convient d'en mesurer scientifiquement l'impact. Un sujet d'envergure sur lequel la CEE a demandé qu'une étude soit menée afin d'en juger les effets.
Une technique vieille de près de cinquante ans
C'est en 1926 que les premiers essais de pêche au thon germon à l'aide d'un filets maillants dérivant ont été référencés en Atlantique. A cette date, on le pêchait ainsi de façon courante au Japon. En 1947, une nouvelle série d'essais est menée par l'Office scientifique et technique des pêches maritimes et des pêcheurs professionnels. On s'est aperçu en 1951 que cette nouvelle forme de pêche permettrait d'atteindre des niveaux de capture significatifs si des améliorations techniques étaient apportées aux navires. En observant le rendement des pêcheurs asiatiques qui emploient les filets maillants dérivants pour la pêche au saumon, au calmar et au thon, les Français ont réitéré leurs tentatives en 1986 et en 1987. Immédiatement, au vu des résultats, une première flotille de fileyeurs s'est constituée. Trés vite, la pêche traditionnelle à la canne (appâts vivants) et la pêche à la ligne ont disparu des flotilles française au profit non seulement des filets maillants dérivants, mais aussi d'une autre technique tout récemment développée, le chalut pélagique.
Le programme GERDAU
A la demande de la Communauté économique européenne, l'IFREMER et sa filiale Cofrépêche ont conçu le programme GERDAU (GERmon - DAUphin), réunissant des experts de cinq pays de la CEE. Ce programme était constitué d'une part de deux campagnes saisonnières (GERDAU 92 et GERDAU 93), avec des observateurs à bord des germoniers fileyeurs français, et, d'autre part, d'une campagne de recensement des dauphins, MICA 93. Pour chacune des campagnes GERDAU, 18 navires ont embarqué un observateur à raison de 61 sorties (ou marées) en 1992 et 69 en 1993. A l'issue de la saison 1992, les scientifiques, après avoir analysé les résultats des observateurs, ont constaté que les germons représentaient 85,9 % des prises, dont 13,9 % provenaient des captures accidentelles (requins peau bleue, autres thons, espadons, cerniers, etc.), et seulement 0,2 % des cétacés. Pour être vraiment précis, ce dernier pourcentage comprend des dauphins bleus et blancs, des globicéphales, des tursiops (grands dauphins) et des dauphins communs . En 1993, le pourcentage de cétacés capturés accidentellement a baissé, pour s'établir à 0,1 % .
Concernant l'estimation du nombre total de thons germons pêchés par l'ensemble de la flottille, on arrive à près de 905 000 individus capturés en 1992 et environ 995 000 pour la saison 1993, sur la zone échantillonnée. Les observateurs ont dénombré 475 captures accidentelles de cétacés en 1992, et 377 en 1993, chiffres qui soulignent la trés faible proportion de captures accidentelles.
Par ailleurs, les scientifiques se sont intéressés au pourcentage de captures dans la population même de l'espèce concernée. On note un plus fort pourcentage de prises de dauphins bleus et de dauphins blancs que de dauphins communs.
Quoi qu'il en soit, et au risque de nous répéter, il n'est bien sûr pas question de nous retrancher derrière ces derniers chiffres pour masquer définitivement l'impact des filets maillants dérivants sur les populations de dauphins. Il s'agit de faire le point le plus exact possible sur une situation au sujet de laquelle les avis divergent.
Réduire les captures de dauphins
Si d'aucuns reconnaissent que le nombre de germoniers fileyeurs est trop important, peut-être est-il nécessaire de s'orienter vers une stricte régulation de l'effort de pêche ? Mais on aura toujours la même proportion de prises accidentelles. Pour Loïc Antoine, biologiste des pêches à l'IFREMER de Brest, "il est possible de réduire le nombre de ces captures de dauphins en immergeant davantage les filets et, plus efficacement encore, en diminuant leur temps d'immersion après le lever du jour, puisqu'il apparaît que les dauphins circulent essentiellement après l'aube : on a remarqué que leurs captures augmentaient à partir du lever du soleil".
L'utilisation d'un répulsif ? On y a bien pensé. L'université de Loughborough (Grande-Bretagne), en collaboration avec l'IFREMER, a même proposé un programme de recherche pour mettre au point des produits efficaces, mais la CEE n'a pas donné suite.
En clair, les dauphins font les frais de la pêche aux filets maillants, mais pas dans une proportion alarmante. En revanche, il est urgent de trouver un moyen de les préserver, ainsi que les autres espèces de poissons qui n'ont pas la chance d'occuper dans nos esprits la même place que les dauphins. Des spécialistes y réfléchissent, afin de rendre plus sélective cette forme de pêche. Des spécialistes qui ont comme objectif la protection de l'ensemble de la faune marine...
(1) Le WWF s'était penché sur la question fin novembre 1992, et estimait que chaque année, 300 000 à 1 million de dauphins étaient capturés par les filets dérivants dans le Pacifique.
Auteur et Rédacteur:
Philippe Lombard de Mer et Littoral, Lacs et cours d'eau
Date 1994

