Evaluation d'effet in situ (dans les cours d'eau) :
Les approches globales standardisées habituellement utilisées pour caractériser la qualité des cours d'eau (IBGN ou IBD par exemple) sont non spécifiques des phytosanitaires et l'évaluation in situ des effets spécifiquement associés à ces substances est très complexe. Généralement on se base plutôt sur des faisceaux de présomptions, soit parce que l'on manque de données sur l'exposition réelle des organismes (la recherche et l'analyse systématique des phytosanitaires sont onéreuses), soit parce que le descripteur mis en œuvre est trop global ou qu'il présente une réponse trop peu spécifique. In situ, l'effet peut également être masqué par d'autres causes de dégradation ou par des interactions environnementales:
- les phytosanitaires sont souvent en mélange et les effets de ces cocktails ne sont pas toujours additifs et ils peuvent parfois être synergiques. Individuellement, les substances phytosanitaires peuvent être à des concentrations inférieures à leur LOEC (si elle est connue et pour une espèce donnée), mais la somme de leurs concentrations pourra dépasser un seuil d'effet.
- des facteurs de confusions peuvent masquer l'effet des phytosanitaires : présence concomitante de rejets domestiques (matières organiques, nutriments, autres polluants), variabilité naturelle de la diversité des communautés, etc. La présence de phosphore en excès, qui stimule la croissance algale, peut par exemple masquer les effets des herbicides.
- les effets peuvent apparaître sur des organismes non sensibles suite à des modifications de la disponibilité (propagation dans le réseau des biocénoses, par le biais des liens trophiques). Il a ainsi été montré que des herbicides pouvaient agir sur des invertébrés et, au final, induire des perturbations sur l'ensemble de l'écosystème (Figure 2).
Figure 2. Enchaînements possibles des effets des herbicides au sein des milieux aquatiques (COD : carbone organique dissous ; COP : carbone organique particulaire ; MIB : macro-invertébrés benthiques).

Des démarches scientifiques particulières permettent de s'affranchir au moins partiellement des ces difficultés, par exemple :
* approche « PICT »: en se basant sur le principe qu'une communauté exposée à un contaminant donné dans l'environnement devient progressivement plus tolérante à ce contaminant, on peut mettre en évidence, par des tests en laboratoire, l'exposition passée de cette communauté à certaines substances . Des travaux réalisés sur un petit cours d'eau de zone viticole ont ainsi montré qu'à l'aval, fortement exposé à un mélange de phytosanitaires (herbicides, fongicides), les communautés algales et bactériennes étaient plus résistantes à l'herbicide Diuron (CE50 plus élevée) que les communautés de l'amont, non exposées. Des travaux complémentaires ont montré que cette augmentation de CE50 s'accompagnait d'un changement de structure de la communauté (diversité algale et bactérienne), que l'on relie à la présence de phytosanitaires. Dans cette étude, la relation de causalité n'est cependant pas strictement univoque, mais repose sur de fortes présomptions.
* évaluation des risques associés à la démoustication dans les ZH du Morbihan
Actuellement, les méthodes chimiques de lutte contre les larves de moustiques font essentiellement appel à deux types de produits : les organophosphorés et les toxines naturelles de Bacillus thuringiensis israenlensis (Bti). Les organophosphorés, comme par exemple le téméphos, sont des insecticides chimiques de synthèse dont l'utilisation remonte au début des années 1940. Les toxines du Bti correspondent à un insecticide biologique ; les premières utilisations de ce type de produit datent de 1938, mais ils connaissent, depuis quelques années, un regain d'intérêt en raison de leur meilleure sélectivité vis-à-vis des insectes cibles et de leur faible persistance dans l'environnement. Ces deux types d'insecticides (le téméphos, sous forme d'Abate? et le Bti, sous forme de Vectobac?) sont utilisés dans le cadre des opérations de démoustication dans le Morbihan.
Le téméphos et le Bti sont efficaces contre les larves de moustiques mais, en tant que biocides, ils peuvent aussi toucher d'autres animaux, en particulier d'autres insectes, des crevettes, des vers ou des petits escargots aquatiques, qui vivent dans les mêmes milieux. L'introduction de produits dont on connaît le pouvoir toxique sur les animaux ne doit pas être prise à la légère. Le Conseil Général du Morbihan a eu à cette occasion une attitude que l'on peut qualifier d'exemplaire dans la mesure où il a confié la lutte contre les moustiques à des professionnels (EID-Atlantique) et où, dans le même temps, il a fait mettre en place un programme de surveillance des éventuels effets écologiques à long terme des larvicides utilisés. Ce programme de surveillance a été réalisé par l'équipe Écotoxicologie et Qualité des Milieux Aquatiques de l'INRA de Rennes, de 1998 à 2001, puis de 2005 à 2007. Au cours de cette période, les agents de l'EID et les chercheurs de l'INRA ont été en étroite interaction, de façon à éviter que des traitements soient réalisés à l'insu des scientifiques et échappent, de ce fait, au protocole d'évaluation des effets. A ce niveau, le rôle qu'a joué l'ODEM (Observatoire Départemental de l'Environnement du Morbihan) dans la coordination des interactions entre les partenaires mérite d'être souligné.
Dans ces conditions, le contexte du suivi scientifique associé aux opérations de démoustication s'est révélé particulièrement favorable. En effet, les opérations de démoustication ont été réalisées dans des secteurs-pilotes bien délimités (Rivière de Pénerf-Marais de Billiers et Rivière d'Étel) dans lesquels les traitements sont effectués de façon très localisée, uniquement dans les milieux où les larves de moustiques sont visibles. Cette méthode de lutte, dite de prospection-traitement, est réalisée à pied, au moyen de pulvérisateurs à dos. Elle permet assurément de limiter les quantités d'insecticides introduites dans l'environnement et d'éviter une large dispersion des produits.
Il n'en demeure pas moins qu'un suivi des effets secondaires potentiels de la démoustication était indispensable afin de veiller à la préservation de l'environnement sans pour autant renoncer à limiter les populations de moustiques. L'objectif du suivi scientifique n'était pas d'empêcher la démoustication du littoral morbihannais, mais de s'assurer que les traitements restent compatibles avec le maintien de la qualité des milieux.
Les moyens de contrôle mis en place par l'équipe de l'INRA visaient d'une part à suivre l'état de santé d'invertébrés partageant les mêmes habitats que les larves de moustiques et d'autre part à connaître le nombre et l'abondance des espèces d'invertébrés présentes dans les zones démoustiquées. Le choix de cibler le suivi sur les invertébrés aquatiques (vers de vase, crevettes, petits mollusques, etc.) se justifie par le fait que ces animaux constituent l'un des premiers maillons des chaînes alimentaires dans la mesure où de nombreux poissons et oiseaux s'en nourrissent. De plus, dans la mesure où ils cohabitent avec les larves de moustiques, ces animaux sont les plus exposés aux larvicides.
Après plusieurs années de surveillance biologique, l'analyse des résultats obtenus permet de conclure que, telle qu'elle a été pratiquée dans les secteurs-pilotes du Morbihan, la démoustication présente un risque mineur pour les invertébrés non-cibles vivant dans les mêmes habitats que les larves de moustiques. Comparativement au Bti, le téméphos est toutefois à l'origine d'effets plus marqués, statistiquement significatifs, ce qui incite à recommander de limiter l'utilisation de l'Abate? au profit de celle du Vectobac?. À noter qu'à très brève échéance, le téméphos ne sera plus employé pour la démoustication dans la mesure où son autorisation de mise sur le marché (AMM) arrivera à expiration. Dans le cas présent, le téméphos a affecté l'état de santé de certains invertébrés non-cibles (en l'occurrence, les néréis), sans nécessairement entraîner la mort des individus. En revanche, ces effets au niveau des individus n'ont pas eu de répercussion sur les populations, dont l'abondance était la même dans les zones traitées et dans les zones témoins. De même, aucun effet sur la richesse et la diversité des communautés d'invertébrés n'a été observé. Sur la base de ces résultats, il est possible d'en déduire que la ressource trophique que représentent les invertébrés aquatiques pour les autres maillons des chaînes trophiques (poissons, oiseaux, etc.) n'a pas été affectée par la démoustication. Bien évidemment, des études complémentaires sur les poissons, les oiseaux et les autres animaux qui vivent aux dépens des invertébrés dans les zones humides littorales du Morbihan seraient nécessaires pour s'assurer que la démoustication n'a pas eu d'incidence sur la composition du régime alimentaire de ces animaux.

